Un récipiendaire d'idées, d'amours,de passions, d'actualités, de poésies. Une richesse à prendre et à partager dans ce prisme à mille facettes qui nous unis dans nos différences, à cet univers infini mais si magnifique. Amare : Aimer ou l'amarrage d'un bateau ivre de Découvertes, de Terre Adama, de Vérité.
Elle
Elle s'endort son coquillage serré dans sa main. Elle n'a pas eu le temps d' enlever ses braies raidies par la boue, la sueur. A peine a -t-elle enlevé des
sabots, ses pieds meurtris, qu'elle sombrât dans un sommeil agité sur cette cadière de paille, devant l'âtre. La paillasse non loin reste désespérément vide de toutes étreintes. La paille
ne possède plus l'or de l'été des saisons heureuses. Elle a été pillé par le labeur et la crasse. Les murs de pierres ne se cachent plus derrière des tentures mais des brèches laissent passer
le froid et le lierre. La cheminée ne crache plus de veaux entiers mais de la fumée âpre qui vous griffe les narines et les yeux. Une table, une panière et un banc, seuls mobiliers sauvés du
domaine aigaient la demeure, jadis prospère. La toiture, alourdie des poutres de chênes, se ploie, maintenant, aux rigueurs de l'hiver. Le Chaume résistera – t- il encore
longtemps ? Pourquoi cette déchéance ? Qu'est-il arrivé au domaine de Sorgiente.
Les deux seuls domestiques, fidèles à la mémoire de
l'ancien maître, Père de ce jeune fougueux mari voyageur, sont trop vieux , désormais, pour monter la garde. Ils dorment, pauvres ères dans une hutte ,à coté, à même le sol, sur cette terre
battue qui supporte leurs nuits et les fientes
de quelques gélines.
Le foyer se meurt il n'y a plus de quoi le nourrir, le bois est taxé par le seigneur des hautes terres, il ne reste que
des maigres branches vertes qui enfument plus qu'elles ne chauffent. Dehors la nuit enveloppe tout. Le domaine, happé par l'obscurantisme de l'époque et encerclé par les meutes de loups, est la
proie des rustauds, des ventripotents seigneurs qui ne recherchent que le plaisirs volé, violé. Ils veulent les richesses de ces terres en jachère et cette source tapie au fond des bois, source
miraculeuse que beaucoup convoitent. Source venue du fonds des siècles pour vous abreuver à la jouvence éternelle.
Ce soir, la voûte céleste gronde sa colère. L'orage n'est pas loin, il patiente.
Elle et ses deux fidèles n'entendirent pas cette chevauchée nocturne. Ils n'entendirent pas ces chevaux rendus écumant par la violence de la course avec leurs yeux exorbités de ne pouvoir dompter leur propre course. Ils n'entendirent pas ses hurlements d'hommes en rut qui à défaut de guerre dans les terres voisines préfèrent terroriser, brimer, les pauvres gens de leur comté. Par manque de batailles, ils brutalisent tous ce qu'ils voient, flairent, jalousent. Cela fait longtemps que ce comte des hautes combes veut posséder cette petite femelle de petite lignée revêche. Trop belle pour cet abruti de mari, parti courir on ne sait quelle quête de pardon dans les terres sarrasines, ces terres infidèles.
Trop belle trop désirable il la veut et l'aura. Cela fait presqu'un an qu'elle le repousse et se refuse à lui. Cette nuit elle sera sienne. Suffit ses airs de fière sauvageonne, elle retrouvera son rang de femme soumise, ce soir il pénétrera son domaine et son corps. Ses riches terres et sa source lui seront, alors, acquises, à lui le Comte des hautes Combes. Il dominera et possédera la Sorgiente.
Un fracas de bois explosé ramène, du sommeil profond, celle qui se croyait libre. L'enfer est rentré dans sa demeure, il est à l'huis. Une sueur froide raidit sa nuque. Une armure, une bête la guète. Elle est acculée dans cet espace clos. Un moment, elle est résignée.
Mais elle se redresse fière, son coquillage lui coupe sa ligne de vie blottie dans sa paume. Elle ne ferme pas les yeux car son arme c'est son regard, son azur tranchant, son âme volontaire.
« Crois-tu Comte, qu'en me transperçant de ton braquemart tu posséderas mon âme, ma source et mon domaine ? Crois-tu qu'en trempant ton membre dans mon calice, tu pourras goûter à la jouissance éternelle ? Tu ne feras que souffler, cracher, piller. Rien ne te sera donné et jamais tu ne connaîtras la vérité, le secret de la source. Que le feu de l'enfer t'emporte.»
Tout alla très vite, des cris d'effrois dans la hutte
voisine, un hennissement au loin, une main gantée de maille prête à saisir la belle effrontée, un grésillement et une lumière aveuglante. De cette main haineuse élevée il ne reste qu'une
brochette de doigts noircis.
La foudre s'abat au hasard.
Le chaume prend feu, le comte se consume, son braquemart avec lui.
Les soldats en armes terrorisés par le fracas céleste s'enfuirent, la queue entre leur débâcle intestinale. "Le domaine est maudit, la belle est une sorcière. "
Sorgiente est sauvée. La source restera tapie dans les bois. Mais qu'en est-il du domaine ? Un incendie, des pierres éclatées, des serviteurs égorgés, des gélines à la dérive
et un Maitre en errance.
Elle reste seule avec son coquillage. Une larme furtive coule sur sa joue. Elle tourne le dos à cette demeure, elle s'enfonce dans les bois. Elle va rejoindre sa source sécrète. Sa simplex
véritas.
LUI :
D'une cellule, tapie dans le noir, jaillit un hurlement de peur, suivit d'une respiration haletante et tourmentée. L'inquiétude sourd dans ces lieux bâtis pour le repos de l'âme.
Sur cette paillasse de bois dur, il se retrouve assis, ses yeux cherchant
avidement une lumière salvatrice.
Et sa peau ,en fleur de sel, s'encolle avec sa chemise de lin, d'avoir trop sué.
Sur sa poitrine, une brûlure intense. Son coquillage le consume, le marque au
fer rouge. Mais c'est une ligne de sang qui coule sur son plexus solaire.
Il ressent au fond de lui, une immense tristesse, un abandon, une angoisse
indéchiffrable, innommable. Son coeur bat au rythme d'un tambour sauvage, d'un galop sans frontière.
"Il est arrivé malheur à mon domaine, ma femme n'est plus".

Dehors l'orage bat à tout rompre sur le rocher surplombant le monastère de Saint Jean
de la Peña, blotti dans la sauvage sierra, à 1200m d’altitude. Dans cet écrin
Aragonais le monastère apparaît minuscule sous le surplomb du rocher et ce jour sous
la menace de l'orage, de la foudre il n'est pas loin de se fondre entièrement
dans la roche.
La foudre se moque des lieux saints, elle tombe au hasard des chemins et aujourd'hui elle choisit le camino Aragones des Chemins de Saint-Jacques-de-Compostelle. Là, elle décida de gommer d'une seule zébrure la croix d'une des trois petites chapelles. Les vitraux à l'impact, éclatèrent en millions d'étoiles de couleurs, le parterre sobre se chargea en tapis d'Orient...
Il prit sa tête entre ses mains et se mit à pleurer comme ce ciel, bramant de ces
nuages noirs toute sa misère, sa peine, ses contritions, ses remords
cumulés depuis ces derniers jours , ces dernières décennies. Qu'a-t-il fait ? Il se redresse, maigre, son port déchu, il court pieds nus dans les dédales du monastère, s'y perd longtemps. Il traverse, enfin, la porte mozarabe du cloître. Il cherche la chapelle, il recherche la prière... enfin, le Saint Lieu.

Le désastre, le chaos y règnent. Il quête le tabernacle, sombre charbon,
tout le bois se consume, il ne sent pas les verres coupants sous ses pieds déjà
meurtris. Le ciboire gît à même le sol sans son couvercle, vomissant non plus
les saintes hosties mais des miettes noircies. L'ostensoir non loin ne reflète
plus le soleil à travers sa chambre de cristal rouge, il n'accueille plus la
custode, ce médaillon, pourtant en or. Elle a fondu, elle n'est qu'une bave de
métal déformé. L'encensoir, cette petite cassolette , tremble suspendu par
une seule chaîne. D'ordinaire l'encens brûle , la fumée odoriférante monte
vers le ciel, légère comme les prières et les adorations. Mais là , la fumerolle
n'est que poussière et tombe en poudre lourde sur le sol, vers la noirceur
d'Ades.
Il tombe à genoux puis s'enferme en foetus sur ce carrelage, il sombre. Il se vide de ses larmes et de sa foi. Aride et sec, il gît parmis les décombres.
